DORE_LIFESTYLE_IN_HER_WORDS_MOGOGODI

In Her Words: Being Black in South Africa Vs. the U.S.

2 weeks ago by

Je suis née dans le temple mondial du racisme – l’Afrique du Sud pendant l’apartheid, dans les années 80. Un parc d’attractions de la suprématie blanche tellement complet qu’il ne manque aucun détail.

Etre noir là-bas, à cette époque, impliquait de vivre sous surveillance militaire, avec un couvre-feu. D’étudier une histoire fictive dans une école qui célébrait notre défaite et enjolivait la violence raciste quotidienne de l’Etat et des habitants blancs banals de l’Afrique du Sud. Cela impliquait aussi de recevoir une deuxième éducation, plus nuancée, à la maison. En tant que fille, je chérissais les histoires de ma grand-mère sur les hyènes avides et les crocodiles orgueilleux. Dans son histoire, la hyène engloutit trop de moutons et finit par être piégée par sa propre avidité. Elle ne peut pas sortir de l’enclos des moutons par là où elle était venue, son estomac désormais trop gonflé se transformant en menotte de chair.

J’adorais aussi le fait que ma grand-mère était son propre ensemble. C’était un monde à part entière. Un appartement de trois pièces en parpaings loué par le gouvernement. Mes grands-parents sont arrivés là dans les années 50, déplacés de force des zones urbaines blanches. Ils faisaient partie des millions d’Africains évacués des terrains spoliés. L’Etat voulait que les “zones blanches” soient purifiées des points noirs. Je me souviens de cette précieuse atmosphère de vie animée et chaleureuse dans ce tout petit espace. Dans ces trois pièces, ma famille m’a montré une existence qui n’était pas centrée sur la race mais sur l’humanité.

La stéréo résonnait fort tous les matins avec de la musique, les haut-parleurs des voisins installés dans le parking toute la journée. Il y avait des couleurs vives sur les murs, et on trouvait un esprit animé dans les histoires les plus simples. On trouvait de l’imagination et de la transcendance dans ce que voyaient les gens quand ils vous regardaient, et dans la manière dont ils se voyaient eux-mêmes.

La mode régnait en maître. On ne pouvait pas espérer obtenir des faveurs ou avoir de la valeur dans cet univers sans savoir qu’une veste en cuir va bien avec un pantalon parfaitement repassé et une bonne vieille coiffure Jheri Curl. Je considère toujours que Soweto est un temple de la mode unique. Rien ne capture mieux l’attitude subversive, audacieuse et la bravoure de l’écriture de soi-même que le style sowetan. Je vois, dans les chemises imitations Versace et les chaînes dorées de cette époque, dans les Afros coupées court et dans les hauts courts, les German-cuts, comme on les appelait, des gens qui insistent à s’habiller dans la soie pure de la royauté. Notre mode célébrait notre dignité irrépressible et irisée.

J’y reconnais aussi une insistance muette à être vu comme nous nous voyions nous-mêmes. Noirs, oui. Et très fiers. Mais aussi comme les auteurs de nos propres vies. Des intellectuels – concierges qui connaissaient mieux Shakespeare que la duchesse de Sussex. Des femmes de chambre et des mineurs qui travaillaient pour aller à l’école de nuit puis envoyer leurs enfants à la fac avec des revenus pas plus élevés qu’un salaire d’esclave. Je vois le neurochirurgien du lycée d’Orlando, une légende que mon père connaissait directement – des hommes qui ont miraculeusement triomphé de tous les écueils vers l’excellence. Je vois des colporteurs, des femmes d’affaires, des infirmières et des professeurs qui ont survécu chaque jour à l’apartheid. En restant noirs, bienheureux et fabuleux, ils menaient une vie de résistance.

Aujourd’hui, l’Afrique du sud est un autre pays. L’apartheid a été retirée des livres d’histoire mais les tentacules de la suprématie blanche sont longues, flexibles et envahissantes. L’Afrique du sud blanche, une minorité de 9 pour cent, contrôle encore 90 pour cent des richesses du pays. Nous avons le pays le plus inégalitaire au monde. Si vous voulez voir ce que ça donne, ou comprendre les traumatismes noirs en temps réel, vous n’avez qu’à réserver un voyage pour Cape Town.

La beauté époustouflante de Cape Town défie les mots. Quand j’y vivais, un voyage pour racheter du lait ou du pain dépassait l’arrivée de Marie Antoinette à Versailles. Les majestueuses montagnes derrière vous. Et les deux océans, dans le seul endroit où les eaux chaudes de l’océan Indien rencontrent les courants froids de l’Atlantique. Et un mode de vie – pour le peu qui peut se le permettre – qui ne déçoit pas. Des vins que Napoléon Bonaparte aimait, des poissons frais dignes des dieux et tout le confort dont on peut avoir besoin pour vivre mieux que la classe moyenne américaine. Tout est là. Mais vivre à Cape Town en étant noir… eh bien, c’est une histoire complètement différente.

Dans à peu près tous les bons restaurants de Cape Town, je suis la seule Africaine qui n’est pas en uniforme de serveur. Dans les conversations quotidiennes, j’entends régulièrement des présupposés fous sur qui ou ce que je dois être quand je révèle que je viens de Soweto – c’est un endroit dangereux me disent souvent des gens qui n’ont jamais mis les pieds dans ma ville d’origine. Et on me rappelle constamment la schizophrénie économique de l’Afrique du Sud. La plupart des Africains ont un niveau de vie équivalent aux citoyens les plus pauvres du Bangladesh. Quand mon oncle installé à Soweto est venu à Cape Town pour la première fois en 57 ans, sa première fois dans un avion, et clairement ses premières vacances, il était incrédule. Comment est-ce que cela pouvait exister, alors que nous avions un tel mode de vie, se demandait-il ?

J’aurais pu dire tellement de choses. Les choses que je veux montrer ou dire à mes amis américains quand ils expriment leur désapprobation envers l’Afrique du Sud blanche. Le cordon ombilical qui a nourri la société la plus inégalitaire du monde est aux racines de la naissance de l’Amérique aussi, ai-je envie de leur dire. Ce sont deux États de suprématie blanche jumeaux ; ils ont grandi dans le même utérus et se sont nourris au même sein noir. Et à moins d’étudier la signification de nos différentes libertés dans chaque endroit, nous risquons de voir la version intelligence artificielle de When They See Us de Ava DuVernay dans vingt ans. Et je parle pas de reprise. Je parle bien d’un nouveau casting de corps noirs mutilés comme les Central Park Five de 2039.

Je trouve que je suis déjà familière avec le fait d’être noir aux Etats-Unis. Oui, je suis choquée par le racisme de l’Amérique mais il ne me surprend pas. L’Amérique est le plus grand oxymore dont j’ai jamais fait l’expérience. 397 ans de suprématie blanche dans la plus belle tarte d’opportunités que vous avez jamais vues. Des opportunités dont j’ai profité en tant qu’immigrante africaine. Des opportunités qui sont déniées à mes frères noirs – les descendants des premiers Américains – les ancêtres africains qui ont construit ce pays. L’éducation est un bon exemple. L’Amérique m’a déroulé un tapis rouge de bonheur pour mes années à la New York University. C’était un rêve qui a ouvert d’innombrables portes. Mais que dire du fait que le symbole le plus emblématique, le plus apprécié de NYU, le Washington Square Park est installé sur un terrain qui a été volé deux fois ? D’abord les Lenape, un peuple autochtone qui a perdu ce terrain face aux Hollandais, en 1609. Puis aux Africains émancipés qui cultivaient Washington Square Park.

Les Hollandais ont importé des Africains comme esclaves sur l’île à partir de 1626. Les Africains des débuts de l’Amérique avaient des noms, un passé, des rêves ; des gens comme Domingon Anthony, qui a épousé Catalina Anthony, des gens comme Manuel Trumpeter. Et quand de nouveaux navires d’esclaves sont arrivés, au fur et à mesure que les premiers esclaves ont vieilli, ils ont lutté pour leur liberté. Ils ont fini par conclure un marché avec les Hollandais. Ils pouvaient installer une ferme dans un petit hameau éloigné, “Little Africa”, au nord de Canal Street et au sud de Washington Square Park, à condition de payer un tribut annuel. Les Hollandais étaient heureux de s’en servir comme tampon entre la Nouvelle Amsterdam, dans le bas de Manhattan et les Lenape au Nord, qui luttaient contre la domination coloniale avec des raids violents.

Quand les Britanniques ont gagné contre les Hollandais en 1664, ils ont révoqué les droits de propriétés des premiers esclaves de New York – entre temps devenus des propriétaires terriens noirs et libres. Les Britanniques ont volé les fermes de Catalina, Domingo, Manuel et d’autres qui cultivaient Washington Square Park, et ont distribué leurs bénéfices chèrement gagnés à de riches types blancs.

Je pourrais encore parler de cette anecdote historique pendant six jours, jusqu’à dimanche, et insister sur l’incroyable ressemblance avec la gentrification moderne dans des quartiers noirs comme Harlem, Bed-Sty ou Fort Green. Mais, l’éducation.

Je le vois bien, il y a très peu de descendants des premiers Américains, ceux qui habitaient Washington Square Park, puis des personnes noires spoliées, qui deviennent étudiants dans ma fac. Quel est le rapport ?

Je me souviens d’une de mes remarques préférées de comédie de Chris Rock. L’Amérique ressemble à l’oncle qui vous a agressé quand vous étiez enfant, dit Chris, mais qui maintenant veut vous offrir l’inscription à la fac. Que faire de cette offre ? Que fait Chris, par exemple, de la tentative de Georgetown University pour se repentir de l’esclavage et de la vente de 272 Africains pour rembourser la dette de l’école en 1838 ? Ou mieux encore, a-t-il une perle de sagesse à partager avec Elizabeth et Shepard Thomas – descendant d’un des 272 esclaves ? Elizabeth et Shepard font partie des premiers étudiants reçus dans le cadre de la tentative de repentir de Georgetown.

J’ai tellement de questions à poser à Elizabeth et Shepard. Des questions qui m’habitent, en lien avec mon propre être – ma participation et ma formation dans les expérimentations en cours pour la liberté en Afrique du Sud et les questions américaines que j’explore dans mon oeuvre de fiction. Des questions sur les lois actuelles sur la réparation de la Chambre, un cas rendu célèbre et magiquement expliqué par Ta-Nehisi Coates dans son article révolutionnaire dans l’Atlantic.

Des questions comme : pourquoi est-ce que les Noirs rendent absoooooolument tout dans la culture – du jazz au blues et au service de Serena – tellement plus cool ? Comme : que faire de ma nostalgie pour le Cosby Show dans les années 80, et la dure réalité de comment les choses sont entremêlées ? Ou comment faire pour vivre avec mes cheveux dans une zone où les salons de coiffure sont allergiques à la texture de cheveux type 4c ?

Des questions comme : comment exprimer l’ampleur de ma gratitude envers la peau dans laquelle je suis née ? Comment remercier bébé Jésus de manière appropriée pour son nouveau scepticisme, son humour noir et le style électrique que ma couleur de peau de personne née à Soweto, avec une enfance difficile, m’accorde chaque jour que je passe dans ce corps ? Ou : comment faire pour que Cape Town ou New York semblent plus proches de la chaleur du foyer de ma grand-mère, pour tous les enfants noirs et marrons, avant de condamner un autre enfant dans une reprise des Central Park Five en 2019 ? Ou comme : pourquoi est-ce que le lien radioactif entre l’esclavage, Jim Crow et la crise actuelle des frontières où des enfants marrons sont mis dans des cages n’est pas évident pour tout le monde ?

Comme je vous l’ai dit, j’ai des questions. Et si vous réfléchissez aux questions de race ou de suprématie blanche dans votre propre vie, j’espère que vous resterez ouvert d’esprit pour vous poser à vous-même et aux autres des questions importantes mais parfois difficiles, en plus des joyeuses. Comme : que mangeait Dieu le jour où elle a créé Michelle Obama ou l’âme triomphante de ma mère ? Comment est-ce que vous pourriez, vous ou n’importe qui d’autre élevé dans un tel contexte de suprématie blanche, ne pas avoir de préjugés ? Des questions comme : si vous comprenez que la suprématie blanche est le contexte par défaut de notre société mondiale – cela fait partie de votre éducation, que vous l’ayez demandé ou non, que vous le vouliez ou non – qu’est-ce que vous allez faire ?

____________

Magogodi oaMphela Makhene est une écrivaine qui a reçu toutes sortes de prix prestigieux, y compris celui de plus grande fan de gifs de singe. Quand elle ne s’occupe pas de singes, elles essaie de voir comment aider les gens normaux comme vous à Stimuler leur créativité avec sa super startup, KYNDRED Co.

22 comments

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  • Grace Osei 5 juillet 2019, 9:37 / Répondre

    This is hands down one of the most beautiful and enlightening writing I have read. Thank you for sharing your thoughts.

  • Stunning story! powerful words! thanks

  • Magnifique texte ! Quel parcours ! L’éducation qui libère et la poésie du coeur qui émerveille !

  • This is such a poignant story and such an important read. However the last bit about the author « monkeying around » is in bad taste. I’d rather it was written differently.

  • Beautiful and powerful. Lots to reflect upon and savour

  • Fantastic – thank you for shaking things up!

  • Absolutely thankful for this outstanding essay.

  • Jorge Alexandre Teixeira 6 juillet 2019, 8:39 / Répondre

    Very Strong!

  • « My mother’s triumphant soul » : j’adore !

  • Thanks for this!
    Brilliant!

  • More articles like this!

  • Thank you!
    I’m a black American. What I would like most is to be able to talk about the everyday racism I experience. I would like to speak freely about where I am and how I’m dealing with the many disadvantages of living in a white supremacy while my white family and friends are present. I’ve grown tired of censoring my words and reactions. Do most people censor conversation of their daily activities? I’ve delivered my observations with kind words sometimes, sometimes not. Sometimes I’m angry AF because the injustice of it all is so overwhelmingly unbelievable. Most times I’m just looking for an honest conversation about race. I’m not looking to place blame, I’m just trying to live honestly and perhaps trying to initiate change in behaviors and attitudes.
    I see the topic of race being similar to the conversation that women try to have with men about male sexist behavior. Most men don’t want to hear about it and will typically deny, deny, deny it exists.
    So yeah, I hear you loud and clear.

  • Yes, please keep powerful writing like this coming.

  • Well said! Love

  • We have a term called White Privilege ……I am indigenous to New Zealand, although we all grow up and live in the same “equal” society….white or Europeans are the majority and sit in positions of power in business and government……naturally the system favours Europeans with more privilege, job opportunities than than those of us who are indigenous …We use the term “White Privilege” which we use to call out bias and the reason we see a different point of view from Europeans, .

    Education is the key to beating them at their system and it is so good to see so many of our children are now adult professionals in business and education smashing thru the White Privilege barrier…the future is very promising

    I have mainly European friends so have learnt to absorb these expectations too, but to survive we still need to be better & higher achievers than them

  • If this is the new Dore then I am HERE FOR IT. Thank you for this beautiful and enlightening essay.

  • Beautiful writing and so powerful!

  • Gobsmackingly powerful and deeply beautiful. This writer has a new reader. This kind of writing makes me love humankind even more. Did I mention I have goosebumps? Brava!

  • Laura Lidker 11 juillet 2019, 12:46 / Répondre

    Interesting read. Although it is perhaps time we stop this redundant, limiting descriptive of people to black and white. No people are black. No people are white. This language is archaic and useless. I’m a woman of color brown skinned but not black. My maternal family is European, but not white, all shades of pink, peach, beige.
    It is narrow, colonial and reductive description of human beings and their respective skin color to insist and perpetuate a black/white narrative.

  • Hello Laura,

    To react to your comment, I don’t think the writer is reducing the world to a world of black/white narrative, and I understood she wrote from her point of view as a black Sowetan (and then Capetonian) now living in New York. How can she speak about brown people when she isn’t? Brown and black people face very similar and different issues, but they can’t be categorised the same. I think what she wants to challenge is the status quo of white privilege wherever we come from, and that’s what her whole article is about in my opinion. I also don’t think it is useless to speak about black/white narrative if it is to deconstruct it, because it is still very present in society. The darker you are, the more difficult it is for you.
    Glad to learn your maternal family is European with all sorts of white variations BUT their skin colour still makes them more privileged than someone black or brown. And brown as in people whose ancestors were colonised, enslaved or exterminated. Being black or brown is not just about a skin colour like you seem to say but it also means having to carry with you all the stereotypes and discrimination going with these skin colour because of History when all you want is to live your life. Therefore it is not narrow, colonial, and reductive to still talk about a black/white narrative.

  • This article is incredible! Proud of Dore for featuring this! So relevant and necessary

  • Absolutely stunning. Thank you for featuring this – will definitely be following this talented writer.

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