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4 years ago by

J’ai rencontré JJ à un diner, et on a tout de suite accroché. Quelques jours plus tard on buvait des cocktails dans un bar de Tribeca, où elle vit et où se trouve notre Studio, et elle me racontait son incroyable parcours.

JJ est la Executive Vice-President, responsable du marketing stratégique et du business development de Roc Nation. Roc Nation, c’est la société d’entertainment et de sports créée par Jay-Z en 2008. La structure représente les intérêts de musiciens, producteurs et compositeurs tels que Rihanna, Shakira, Rita Ora, Calvin Harris et Timbaland. La division sports représente des athlètes comme Kevin Durant, Victor Cruz, Dez Bryant et Wilson Chandler. Pour les uns et les autres, Roc Nation gère les contrats de management, les tournées et les contrats avec les marques. La société vient aussi de lancer une nouvelle plateforme de musique en streaming, Tidal, dont vous avez sûrement entendu parler.

Elle travaille avec lui depuis des années et a commencé comme avocate. Son parcours résonne particulièrement pour moi parce qu’elle s’est faite toute seule, ensuite parce que Jay Z et son équipe sont sans arrêt dans l’innovation – mais aussi parce que j’ai un faible pour les équipes qui grandissent ensemble. Dans un pays où les gens ont tendance à passer d’un job à l’autre, je trouve la fidélité très inspirante – on en avait d’ailleurs parlé ici avec Jenna Lyons.

J’ai eu particulièrement envie de la présenter à Emily, ma collaboratrice que vous connaissez et qui, je le savais, serait particulièrement inspirée par JJ. Elles ont eu une conversation passionnante, donc voici un extrait… ! 

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Comment est-ce que tout a commencé pour toi ?
Au départ, il y a beaucoup d’ignorance… ma mère n’a pas eu son bac et personne dans ma famille n’a fait d’études supérieures. Donc, en gros, c’est en regardant la télé que je me suis dit : « Ah tiens, médecin ou avocate… ». Je savais qu’il fallait que je voie autre chose, que j’aille à la fac pour faire quelque chose. Heureusement, j’étais suffisamment intelligente et j’ai pu le faire. J’ai été prise à l’Université de Washington avec une bourse, et j’ai décidé de faire des études de droit.

Donc, en gros, c’est en regardant la télé que je me suis dit : « Ah tiens, médecin ou avocate… ». Je savais qu’il fallait que je voie autre chose, que j’aille à la fac pour faire quelque chose.

 
Tu as grandi dans l’Etat de Washington ?
Oui, c’est ça. J’ai essayé de trouver des facs de droits, je ne pensais pas être prise dans les plus connues. Mais j’ai passé le LSAT, – un examen pour entrer à la fac -, et tous les résultats sont envoyés aux universités. Cornell m’a acceptée avec une bourse, j’ai aussi été prise à Columbia et dans le Michigan, mais Cornell était la seule à m’offrir une bourse donc j’ai décidé d’aller là-bas.
 
Juste avant de partir, j’étais à Seattle, c’était la pleine période des années grunge, et il y avait des musiciens qui me disaient : « Ah, tu veux devenir avocate. Nous, on a un avocat. » Du coup, je me suis dit : « Mais c’est exactement ce que je veux faire ! Je serai avocate dans l’entertainment » Ah, ce moment où l’ignorance nous donne cette insouciance ! Je ne savais pas que ce serait aussi dur de bosser dans ce domaine parce que c’est un tout petit monde.
 
Comment en es-tu arrivée à travailler sur l’aspect juridique de ce secteur ?
J’ai commencé mes études de droit en sachant que voulais travailler dans l’entertainement. Entre la première et la deuxième année de droit, il y a plein de salons de l’emploi organisés dans des grands hôtels, et pendant trois jours, on enchaîne les entretiens de 20 mn avec tous les plus gros cabinets d’avocats de Wall Street. C’est super intimidant et épuisant. Je me suis retrouvée face à un cabinet, Hubbard and Reed, et le type qui m’a fait passer l’entretien avait une queue de cheval, et il m’a dit : « Alors comme ça, vous voulez être avocate dans l’entertainement ? ». Et moi, déterminée à l’impressionner : « Non, pas du tout ! Je voudrais faire ça et ça. » . Il a répondu : «  Pas de souci. Venez travailler chez nous, apprenez à devenir avocate, et quand vous serez prête, je vous présenterai des gens que je connais. »
 
J’ai été prise là-bas entre ma deuxième et troisième année de droit, et ensuite, ils m’ont embauchée à plein temps. A ce moment-là, ce fameux type était déjà passé chez Polygram Records. Il m’a présenté des gens et j’ai pu passer des entretiens. Le troisième, c’était avec un cabinet, Carroll, Guido & Groffman qui travaillait pour pas mal d’artistes connus à l’époque : Sugar Ray, Marilyn Manson, Sinead O’Connor, Dave Mathews Band et ils suivaient aussi un jeune artiste, Jay-Z. Je leur ai dit que j’avais adoré son premier album, Reasonable Doubt. Du coup, ils m’ont embauchée comme avocate.

…et ils suivaient aussi un jeune artiste, Jay-Z. Je leur ai dit que j’avais adoré son premier album, Reasonable Doubt. Du coup, ils m’ont embauchée comme avocate.

 
En quoi consistait ton travail ?
C’était juste un tout petit cabinet spécialisé dans l’entertainement, et en gros, on représentait les intérêts des artistes. C’est-à-dire qu’on s’occupait des contrats d’enregistrement, des contrats des managers, on s’occupait de tous les aspects de leur carrière liés à l’entertainement. Voilà comment tout a commencé il y a 16 ans.
 
Comment es-tu passée de ce cabinet à ton travail avec Jay-Z et Roc Nation ?
Je travaillais souvent avec l’avocat personnel de Jay-Z. A un moment, il a fait une pause pour devenir président du label Def Jams puis créer une entreprise consacrée à l’entertainement et au multimédia. Live Nation (société spécialisée dans l’organisation de concerts au départ) avait envie de travailler avec lui, il a donc monté cette boîte dans l’entertainement dans cet objectif. On a négocié le contrat pour Roc Nation, et une année plus tard, il m’a demandé de venir travailler à plein-temps dans sa boîte comme conseillère juridique.
 
Quand j’ai pris ce poste, on n’était que cinq, on n’avait pas de cartes de visite, pas de papier à en-tête, rien, à peine des ordinateurs (haha). Et on a développé la société, il y a maintenant une société de management, d’édition, une société d’agents pour les sportifs et un label de musique.
 
Tu es maintenant Executive Vice-President, responsable du marketing stratégique et du business development. Le marketing stratégique, c’est quoi exactement ?
Ça consiste à trouver des idées de branding pour assurer la promotion d’artistes autrement que via les circuits traditionnels du print et des RP. Par exemple, avec des sponsors, un rôle d’ambassadeur d’une marque, une collaboration, du co-branding.
 
Comment ton rôle a-t-il évolué depuis que tu t’occupes de cet aspect plutôt que du côté juridique ?
J’avais envie de sortir de mon rôle d’avocate parce que c’est souvent de la paperasserie et que j’en avais marre. Mais finalement, quand on est avocate dans le milieu de la musique, on a aussi un peu un rôle d’agent, on contribue à conclure les deals, on bâtit une stratégie autour des artistes, on développe les marques. J’ai fait tout ça, et quand je suis passée Executive Vice-President, chargée du marketing stratégique et du business development, là, il fallait que je rencontre le maximum de personnes, et que je trouve la meilleure façon de s’associer avec eux : chez Roc Nation, avec l’un de nos artistes ou de nos athlètes, développer une nouvelle marque ou en ce moment, notre nouvelle plateforme de streaming, Tidal. En fait, on essaie de rencontrer des gens qui ont un peu le même état d’esprit et on essaie de voir ce sur quoi on peut travailler ensemble.
 
Je comprends, c’est ce qu’on essaie de faire en ce moment. On rencontre le plus de gens possible pour voir ce qui peut marcher ou pas.
Oui, on ne sait jamais. Une marque qui semble le partenaire idéal ne partage pas forcément les mêmes objectifs que nous, ou n’est pas aussi ouverte, plus sur la défensive. Et finalement, on rencontre des gens avec qui on n’aurait jamais cru bosser un jour.
 
Combien y a-t-il de personnes dans ton équipe ?
Je crois qu’on est treize.
 
Et ils travaillent tous pour des artistes différents ?
Pour des athlètes et des artistes, mais aussi Roc Nation en général.
 
Quels sont les plus gros défis auxquels tu es confrontée à ton poste ?
Jongler entre mon boulot et ma vie de mère célibataire, ce n’est pas facile.
 
Parfois, je trouve une super marque avec qui j’ai envie de monter un super projet de partenariat, mais ce n’est pas forcément le moment idéal pour elle, ou vice-versa. Par exemple un artiste qui est super motivé mais une marque qui n’est pas encore tout à fait prête. On a accès à une quantité de technologies et d’outils fantastiques, mais on n’arrive pas à trouver un terrain d’entente, qui sera gagnant-gagnant pour les deux parties. La bonne nouvelle c’est qu’on a vraiment pleine de gens qui nous donnent accès à des marques et personnalités importantes, mais le problème c’est qu’ils n’ont pas toujours suffisamment de ressources pour tout faire. Donc on ne peut pas tout faire. Je sais, ce sont un peu « des problèmes de riches », mais on a envie de pouvoir tout faire.
 
On a la chance  de pouvoir toucher énormément de monde, et il y a beaucoup de gens qui sont ouverts à une façon différente de promouvoir leur marque. On est passé à autre chose que « Super, on va mettre des panneaux publicitaires et faire une pub ! » Le plus gros défi, c’est que certaines marques fonctionnent encore à l’ancienne. Il y a notamment des marques de cosmétiques, là je parle de gros groupes, vraiment énormes, les marques avec lesquelles on a grandi, qui n’ont absolument aucune femme à des postes de direction stratégiques. Et on se dit : « Euh, vous savez que c’est l’ère du digital, maintenant, il faut savoir parler à des adolescentes de 14 ans, donc… ». On éduque un peu les marques, en quelque sorte. Ce n’est pas toujours facile, parce que dans notre approche, on est vraiment à contre-courant de tout ce qui se fait.

…on est vraiment à contre-courant de tout ce qui se fait.

 
En quoi vous démarquez-vous des autres ? Et quel est ton rôle dans l’aspect créatif ?
Pour le côté créatif, j’essaie de trouver des idées différentes pour associer nos artistes à des marques ou des personnalités.  On prend les business models traditionnels et on fait exactement le contraire Comme par exemple sortir des albums via des applis.
 
Comment t’es-tu familiarisée avec tous ces aspects, avec ton background juridique ? C’est venu avec le temps ?
Quand on travaille comme consultante juridique, on est amenée à passer pas mal de propositions en revue, parce que personne ne sait vraiment comment approcher un artiste. Plein de gens différents viennent vous voir, donc on joue aussi un rôle dans le déploiement des différentes stratégies de business development. Ce n’est pas forcément dans la logique, mais comme je m’étais chargée de tous les contrats de branding et d’ambassadeur de marque de J-Zay, j’étais capable de voir ce qui était le plus pertinent.
 
Les marque l’approchaient en demandant : « Mais comment vous faites pour toucher ce public ? », en ajoutant : « Ah mais nous, c’est pas comme ça qu’on fait. ». Mais il faut être logique, si vous venez le voir pour savoir comment il réussit à toucher tel ou tel type de public, pourquoi vous n’écoutez pas pour savoir comment vous aussi, vous pouvez toucher ce public ? » Il faut que ce soit authentique, que ce soit original. Avec mon background juridique, je voyais un peu quel type de retombées fonctionnait, donc j’observais tout ça parce que j’ai toujours été intéressée par ce côté plus créatif. Je peux jouer sur les deux tableaux.
 
Travailler avec des créatifs, des artistes tout le temps, incarner le côté business, ça peut parfois être assez délicat.  Il faut faire en sorte que tous les aspects pratiques et techniques soient pris en charge pour que les artistes puissent continuer à créer sans se préoccuper du reste.
C’est exactement ce qu’on fait. On essaie d’obtenir les meilleurs deals possibles, de trouver des solutions à n’importe quel problème, pour que nos artistes puissent créer en paix. Et lorsque c’est absolument nécessaire, et uniquement dans ce cas, on leur dit : « Bon, il faut qu’on se positionne sur telle ou telle décision ». On essaie de les préserver de tous les trucs chiants.
 
Vous êtes un peu les gardes du corps côté business, la brigade anti-bullshit.
Exactement.
 
Est-ce que parfois, tu as du mal à finaliser des contrats avec des artistes, alors que du point de vue marque ces contrats te paraissent vraiment intéressants ?
Oui, parce que parfois, ça peut être un peu flippant de se retrouver à incarner une marque. Il n’y a pas si longtemps, ce n’était pas très bien vu d’associer son image à celle d’une marque. Donc quand on le fait, il faut bien analyser les tendances, et prendre une forme de risque, parce qu’on ne sait jamais dans quelle direction une marque va s’orienter, ou ce qui pourrait être découvert, et que votre nom y est maintenant associé. Donc ils réfléchissent beaucoup, et j’ai même des artistes qui ont refusé des contrats hyper lucratifs parce qu’ils ne se sentaient pas prêts à s’exposer de cette manière.
 
Est-ce que tu penses que c’est devenu difficile pour un artiste ou un athlète d’asseoir son aura, son charisme sans être soutenu par ce type de marques ou de partenariats ? Je trouve que c’est quelque chose qui a beaucoup changé.
C’est vrai. C’est très difficile. C’est vrai qu’on est dans une équation de type un plus un égale des milliers. Donc quand on associe son image à celle d’une marque, ce n’est pas forcément difficile à court terme, mais à long terme, c’est un vrai défi.
 
On essaie aussi de ne pas développer ces partenariats dans le seul objectif de vendre des disques. On essaie de construire quelque chose de valorisant pour les artistes, en tant que personne, comme pour Jay-Z à travers ses centres d’intérêt et ses boîtes. On essaie de faire la même chose pour eux, pour qu’ils puissent s’associer avec des choses/des gens qui les passionnent. Pour Shakira, ce sera à travers la Barefoot Foundation et ses programmes d’éducation pour les enfants défavorisés. Rihanna adore la mode. Pour les sportifs, c’est en général des marques de luxe ou des voitures. On va vers ce qui les passionne. Calvin Harris est un DJ, une figure de la nuit, mais il est passionné par tout ce qui est santé et hygiène de vie. On essaie de trouver des contrats qui leur parlent et leur correspondent, parce que leurs fans les suivent aussi pour leur mode de vie et s’ils restent fidèles à leur mode de vie. Typiquement, s’ils passent leur journée à boire du Diet Coke, je ne vais pas leur proposer un contrat avec Pepsi.

On essaie de trouver des contrats qui leur parlent et leur correspondent, parce que leurs fans les suivent aussi pour leur mode de vie et s’ils restent fidèles à leur mode de vie.

 
Est-ce que parfois, tu as l’impression que vous avez exploité toutes les possibilités d’un secteur et que vous ne pouvez pas y retravailler tout de suite, comme pour les cosmétiques ou l’automobile ? Parfois, on a l’impression qu’il faut tout reprendre à zéro.
C’est vrai, par exemple si on fait une grosse pub pour Cover Girl qu’on voit partout. C’est une super marque, c’est vraiment chouette d’y associer son nom, mais c’est comme pour Rita Ora, elle a signé avec Rimmel et il va falloir un peu de temps avant qu’elle puisse s’associer avec une autre marque de cosmétiques. Donc il faut vraiment bien réfléchir en amont et penser sur le long terme.
 
J’imagine que ça fait partie de la stratégie : savoir que toutes ces choses vont arriver et les anticiper.
 
Tu es devenue maman il y a deux ans, tu peux nous parler de la façon dont tu conjugues ta vie de mère et ta vie professionnelle ?

Déjà, on commence par éliminer tout le superflu. On se dit : «  Comment éduquer ses enfants pour qu’ils soient mieux que moi, mieux préparés, bien dans leur peau ? » Il faut se concentrer sur ce qui compte vraiment dans sa vie, et c’est vrai que je suis par exemple beaucoup plus efficace dans mon travail. Malheureusement, mes amis me manquent aussi beaucoup. Et je rate des trucs super comme la fête du Met Ball où j’aurais pu aller hier soir. Mais la vraie question, c’est « Est-ce que je sors ce soir ou est-ce que je passe la matinée avec eux ? » Je pèse le pour et le contre, et parfois, j’en profite, ça m’arrive… 
J’ai eu mes enfants plus tard. J’ai vraiment fait plein de trucs à NY. Je suis beaucoup sortie, j’ai été à plein de fêtes géniales, j’ai plein de souvenirs fantastiques. Mais là, j’étais prête à passer à autre chose. Parce qu’au bout d’un  moment, j’étais devenue un peu déprimée : « Bon, je suis allée à cette fête, celle-là et celle-là, je suis entrée partout, j’ai ce sac, ces chaussures, cette robe. Il doit forcément y avoir autre chose qui m’attend. » Et vu mon background, je me suis dit : « J’ai besoin d’autre chose. » Et mes enfants m’apportent autre chose. Donc tous les trucs qui me semblaient importants avant, tous ces trucs superficiels, ça ne m’intéresse plus du tout.
Je vois très bien. Est-ce que tu prends du temps pour toi ?
C’est vraiment difficile. Cette année, j’ai décidé que je passerais mes premières vacances de maman sans mes enfants. Il y a deux semaines, je suis partie quatre jours à St Barth avec des amis.
 
C’est bien de savoir s’écouter !
Oui, c’est nécessaire. Les trois premiers mois, une infirmière puéricultrice vivait chez nous, donc je n’étais jamais seule, et pendant les six mois suivants, j’ai eu une nounou à la maison – celle que vous venez de rencontrer -, mais elle rentrait chez elle le week-end. Du coup je les avais tout à moi deux jours par semaine.
 
Ensuite, je me suis dit : « Bon, je n’ai pas envie de me sentir frustrée, de leur en vouloir, j’ai envie de pouvoir aller me faire faire une manucure si ça me dit. » C’est un peu horrible de dire ça, mais il y a beaucoup de mamans qui passent leur temps à dire leurs enfants devenus adultes, « Tu sais tout ce que j’ai sacrifié pour toi ? » Et moi, je ne veux pas de cette frustration-là.

Ce matin, sur NYOne, ils parlaient du fait que beaucoup de femmes cessent de travailler pour rester à la maison avec leurs enfants. Très bien, c’est un choix, mais c’est dommage que le monde professionnel ne soit pas plus ouvert aux mères qui travaillent. En tout cas, même si elles restent à la maison, il faut prendre du temps pour soi, c’est important. Personne ne peut rester 24 h/24 avec ses enfants. Tout le monde a besoin d’un peu de temps pour soi. Même quand on n’a pas d’enfants, on a besoin de temps pour soi. Donc ça ne va pas changer parce qu’on a des enfants. C’est vrai, je n’avais pas prévu de me sentir aussi coupable en bossant ou en faisant des trucs pour moi, mais je parle avec d’autres mamans, je leur demande comment elles ont fait. Il faut trouver le meilleur équilibre possible. Et en fin de compte, c’est ce qu’il y a de meilleur pour les enfants, de voir qu’ils ont une mère épanouie dans son travail, qui est heureuse et saura de fait bien répondre à leurs désirs et leurs besoins.
 
Ils sont arrivés dans votre vie, c’est vous qui les avez mis au monde. On leur fait une place dans notre vie mais le monde ne tourne pas autour des enfants. Si c’était eux qui décidaient, ce serait la panique.

…c’est dommage que le monde professionnel ne soit pas plus ouvert aux mères qui travaillent.

Quel avenir professionnel vois-tu se dessiner pour toi ? Maintenant que tu as des enfants et que ça change la donne. Sachant que tu as déjà pas mal d’expérience, vers où aimerais-tu aller ?
L’avantage avec Roc Nation, c’est que j’ai mûri, grandi, vieilli avec cette entreprise. On s’est développé de façon exponentielle, donc tout est possible, tout est ouvert en termes de poste de direction. Je connais l’équipe depuis toujours, on est comme une famille et on se développe en permanence. Il y a toujours de nouveaux deals, de nouveaux achats de sociétés, de nouveaux partenariats. Ça nous apporte de nouvelles expériences, de nouvelles perspectives, c’est vraiment sans fin.
 
La partie la plus gratifiante de ton travail ?
C’est très entrepreneurial, il y a une grande liberté de décision, par rapport à d’autres entreprises où on vous dit : « Voilà ce qu’il faut faire, merci de ne pas sortir de ce cadre-là. On ne traite pas avec ce type de personnes. » Alors que moi, je peux vraiment rencontrer n’importe qui. Mais je ne fais pas tout non plus … On a des gens qui s’occupent de l’aspect créatif, des gens qui s’occupent du marketing. Mais de manière générale, si j’ai envie d’une de quelque chose, que je rassemble la bonne équipe pour en discuter, je ne suis pas forcément là en tant que EVP, mais tout est possible. C’est ce que j’aime dans ce boulot. Et c’est très éclectique, ça peut être le cinéma, la technologie, la mode, à nous de voir si on trouve une façon de collaborer.
 
Au cours de ta carrière tu as pu assister à ce basculement vers le digital. Comment fais-tu pour rester à jour avec tout ce qui change ?
Ce n’est pas mon boulot. Il y a plein de gens, bien plus calés et jeunes que moi qui suivent ça. Ce n’est pas possible, sinon, vraiment. Je connais mes forces et mes faiblesses, et quand je suis face à quelque chose de très orienté vers les nouvelles technologies, je le valide auprès de l’équipe digitale. Je fais venir des gens, parfois ils ne sont là que depuis six semaines, ou ils viennent juste d’arriver, mais ils en savent bien plus que moi. Mes enfants en sauront bien plus que moi. De toute façon, je n’y peux rien. J’ai plus de 40 ans, donc je n’ai plus vraiment mon mot à dire. Pour anticiper les tendances digitales, je me fie à eux. C’est une super équipe.
 
C’est bien. C’est tellement important de rester ouvert.
On n’a pas le choix, c’est une nécessité.
 
Mais il y a des gens qui s’y refusent, ce qui semblent vraiment hallucinant aujourd’hui.
Oui, et c’est malheureusement ce qui a mené l’industrie de la musique là où elle en est aujourd’hui. Il y a des gens qui pensaient être capables de prendre des décisions à propos de choses dont  ils ne connaissaient rien. Et je crois que c’est l’une des plus grosses faiblesses qu’un dirigeant puisse avoir : penser qu’il sait tout, qu’il est le plus intelligent. Moi, je sais plein de choses, j’ai un domaine d’expertise, mais il y a aussi plein de choses que je ne sais pas. Et s’entourer d’une super équipe, c’est très important.
 

…je crois que c’est l’une des plus grosses faiblesses qu’un dirigeant puisse avoir : penser qu’il sait tout, qu’il est le plus intelligent.

Y a-t-il des personnes qui t’ont inspirée ou servi de mentor ?
J’en ai eu quelques-uns, il y a plusieurs personnes tout au long de ma carrière. Quand j’ai démarré, les personnes qui étaient mes associés dans le cabinet d’avocats m’ont servi de modèle, ils ont vraiment été super. Ensuite, j’ai changé de cadre, j’en ai trouvé d’autres.
 
J’ai rejoint l’organisation WIE Network (Women: Inspiration & Enterprise) en tant que présidente du comité consultatif, et j’y ai rencontré plusieurs mentors. Je vois beaucoup de femmes et d’hommes qui m’apprennent à être une meilleure dirigeante, à être plus efficace dans mon travail, à mener une vie plus équilibrée. Il y en a plusieurs : Cindy Gallop, que je pourrais citer toute la journée parce que c’est la femme la plus courageuse qui soit. Je viens de rencontrer Pauline Brown de chez LVMH à qui j’ai dit : « C’est dingue, vous êtes exceptionnelle, comme vous faites avec vos enfants ? En plus, vous vivez à Long Island pour leur offrir la meilleure qualité de vie… ». Et bien sûr, Jay-Z m’a inspirée, sa façon de voir les choses… Il sait ce qu’il veut de façon très instinctive, et la façon dont il veut que les choses soient faites, il laisse son équipe faire ce qu’il faut, mais il a toujours une vision des choses très claires. Je travaille pour lui depuis tellement longtemps que je sais anticiper ce qu’il veut et le faire pour lui.
Il y a aussi des femmes dans mon domaine d’activité, comme Michele Anthony qui est l’Executive Vice President de Universal ; elle a toujours été là pour moi… Donc oui, j’en ai pas mal.
 
Le meilleur conseil qu’on t’ait jamais donné ?
Oh là là, il y en a tellement. Mais j’adore citer Cindy Gallow. « Si quelqu’un te donne ta chance et que tu hésites à te lancer, demande-toi ‘Que ferait un hétéro blanc et célibataire à ma place ?’ » 
Pas forcément célibataire, mais « que ferait un hétéro blanc à ma place ? » Et quoi qu’il fasse, fais-le. Parce que toutes les statistiques montrent que lorsque une femme et une homme passent un entretien pour le même poste, l’homme pense toujours être sur-qualifié et demande une rémunération trop élevé alors qu’il n’est en fait qualifié à 30 % alors qu’une femme sera prête à 130 % mais aura tendance à penser qu’elle est sous-qualifiée.
 
Absolument. C’est génial de pouvoir en parler avec une femme de tête qui occupe un poste important parce que c’est vraiment quelque chose qui doit changer maintenant. C’est tellement important.
C’est vraiment triste parce que 40 ans se sont écoulés depuis les années 60-70 et regardez ce que continuent à subir les Afro-Américains,  les gays et les femmes… Au festival South By Southwest, il y a les débats et les rencontres Raptor House, et Charlotte Beers qui a été une pionnière dans le monde de la publicité, s’y est exprimée. J’étais là avec des amies, on discutait, quand soudain Charlotte s’approche de nous et dit : « Les filles, vous avez des postes de direction, vous êtes au top de votre arrière, vous allez conquérir le monde ! » Et elle poursuit : « Je vous en supplie, faites bouger les choses, parce que rien n’a changé par rapport à mon époque. »
 
Et elle a près de 70 ans ! Elle trouve que rien n’a changé. C’est drôlement triste, non ? Les différentes projections montrent que les femmes ne gagneront autant que les hommes qu’en 2080, et les Etats-Unis ne figurent même pas au top 10 des pays les plus égalitaires. C’est vraiment dingue, et il faut qu’on fasse bouger les choses.
 
Tu te sens une certaine responsabilité vis-à-vis du rôle que tu joues ?
Bien sûr. Évidemment. Et il n’y a pas seulement mon rôle, il y a aussi mes enfants. Me dire que Niko, m’a fille, n’aura pas les mêmes chances que Jack, me pose vraiment problème. Et ça arrive tout le temps. Je vois des types qui n’ont pas la moitié de mes compétences qui sont promus à des postes-clés et je me dis : « Non, mais c’est une blague ! » 

Tu dirais que l’industrie de l’entertainement est en avance sur les autres secteurs dans ce domaine ?
Non, pas du tout. Mais alors vraiment pas. C’est l’antiquité, ce secteur. Dans la musique, il n’y a jamais eu de femme à diriger une entreprise. C’est toujours un homme qui dirige. Donc, non, je dirais qu’il nous reste beaucoup de chemin à parcourir…

29 comments

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  • A really inspiring interview! Her red dress is so beautiful!
    http://heelsandpeplum.com

  • Merci pour cette interview passionnante à lire!
    Quelle carrière! Je trouve ça génial de lire des témoinganges de femmes qui se battent pour avoir ce qu’elles veulent, dans un monde professionnel qui est encore malheureusement très masculin et très machiste!
    Bises
    Bon week-end

    Le monde des petites
    http://www.lemondedespetites.com/

  •  » Je suis allee a cette fete, j’ai eu ce sac, ces chaussures, cette robe, il y a forcement quelque chose qui m’attend, et vu mon background je me suis dit, j’ai besoin d’autre chose…. » Ah oui, des enfants !!!

  • L’interview m’a intéressée et chagrinée à la fois. Je ne connais pas ce milieu de la publicité, du branding, etc… Mais je trouve que ce milieu-là, et plus généralement la société de consommation qu’il valorise, est des plus dangereux sur les enfants et les adolescents. Quand Jennifer Justice explique qu’il faut savoir toucher des adolescentes de 14 ans : « Et on se dit : « Euh, vous savez que c’est l’ère du digital, maintenant, il faut savoir parler à des adolescentes de 14 ans, donc… » ». Bien sûr qu’elle a raison, les jeunes sont la cible n°1, les marques de cosmétiques, de beauté, de fringues doivent les cibler en priorité, car ce sont les meilleurs consommateurs, les plus impulsifs tant ils ont besoin de se faire accepter par leur groupe d’amis, et donc de « paraître », d’avoir les bons codes pour se faire apprécier, et ainsi se rassurer.
    Ce qui me chagrine c’est que JJ ne se rend pas compte que son travail lié au marketing et au business est en train de rendre les jeunes gens de plus en plus superficiels, la réussite pour eux est lié à une image factice : beaucoup d’argent, beaucoup de relations, beaucoup de paraître, comme si cette addition là était la seule clé du bonheur.
    Je n’ai pas pu m’empêcher d’ouvrir des gros yeux quand elle répond naïvement sur l’éducation de ses enfants : « Déjà, on commence par éliminer tout le superflu. On se dit : « Comment éduquer ses enfants pour qu’ils soient mieux que moi, mieux préparés, bien dans leur peau ? » Il faut se concentrer sur ce qui compte vraiment dans sa vie. » Je ne suis pas certaine que l’évolution du branding dans notre société, l’emprise des marques sur les jeunes rendent les adolescents plus épanouis dans le futur. Bien au contraire. Peut-être faudrait-il que ces spécialistes du marketing et du business saisissent l’ampleur de ce problème qui est directement de leur ressort.

  • janeway 26 juin 2015, 6:21

    oui, mille fois oui!

  • Oui je suis tout à fait d’accord avec ce commentaire aussi. Ce sont des sujets fort complexes mais je trouve qu’on ne peut pas faire l’économie de la réflexion amenée par Coralie.

  • Beautifully said, Coralie. Yes.

  • It’s heartening to know you can be a corporate professional but still do it your way. Very much admire her.

  • I haven’t even read the article yet, but seeing my cousin on your site this morning was a bit of a thrill.

  • Je suppose que cette réponse et bien traduite, non?

    « Combien y a-t-il de personnes dans ton équipe ?
    Je crois qu’on est treize. »

    Elle n’est pas sure de combien de personnes sont dans son équipe? Je ne comprends pas.

  • Aimé 26 juin 2015, 5:35

    Même réflexion de mon côté !

  • Yes yes yes. Thank you – and thank you, JJ for all of these words. The daughter of a Portuguese immigrant, a budding marketing coordinator, trying to makes waves in the ways women are perceived in the work place really really needed to read this today. I loved the « what would a single, straight white man do » bit. I need to tap into this mentality so regularly – and recognize that I am capable, I just don’t act like it sometimes! Not too long ago I saw something online say, « God, give me the confidence of a mediocre middle aged white man » – and that changed so much for me. I love your outlook on motherhood, women need to be saying these things!

    Warm Regards,
    Alexandra
    http://www.littlewildheart.com

  • PS. You’ve been pinned to my « Women I Admire » board on Pinterest! :)

    Alexandra
    http://www.littlewildheart.com

  • Génial, super inspirant!

  • Very interesting interview. I’m fascinated by the how women are dealing with their work and their children at the same time. It is so hard, and she seems to be doing really well. And I love love love her red dress.

    – Meredith
    http://www.meredithmhoward.com

  • Such an impressive interview! Loved reading it!
    http://fashion-soup.com

  • Best interview ever! This woman is full of energy and power!

  • Superbe et inspirante interview… J’admire le focus de base… Bosser dans l’Entertainment… Apres la vie travaille avec nous. Merci.

  • Bonne interview avec un parcours intéressant.
    Je ne souhaite pas être désagréable et je sais que transposer une discussion appelle une torsion de la langue, mais il y a plusieurs passages qui sont incompréhensibles, et les fautes d’orthographe sont nombreuses.
    Je me permets de le mentionner, car Garance a mentionné à plusieurs reprises durant ces années qu’elle faisait un effort, et si parler en anglais fait oublier la conjugaison (j’en suis moi même victime) les posts des dernières semaines ont trop de fautes et des criantes :  » je voie », « je pers ».
    Désolée de pointer la chose moins agréable, je le fais le plus délicatement possible et avec les meilleures intentions. J’aime vraiment ce blog, il m’a aidé depuis de nombreuses années et j’essaie aussi qu’il reste à son niveau.

  • Loved the « what a white straight man would do ». This is sadly so true. I always promise myself I would go for it, but unfortunately when women try to act as « white straight men » they are called « bossy » « aggressive » or « exaggerated ». But I am convinced we will get there one day if we don’t give up. Good to know I am not alone in thinking so :) .

  • Great interview!
    Passa a trovarmi VeryFP

  • This interview is wonderful! The interviewee is not only super successful but also so down-to-earth in her approach. Truly inspirational.

  • This was utterly inspiring. I feel stronger just from having read it. Can JJ be my mentor??!

    Thank you!
    http://www.beingskindeep.com

  • We need more bad ass female role models like JJ, especially in entertainment — Thank you for this interview!

  • A very honest interview with someone so interesting. Great job G!
    http://thefervour.com

  • Sunny Side 27 juin 2015, 7:00 / Répondre

    Emily bravo ! encore une fois cette interview est fantastique. Toutefois je suis partagée et confuse entre l’admiration pour le parcours et la personnalité de JJ, et je rejoins aussi le commentaire de Coralie. Je viens de lire une phrase d’un navigateur récemment disparu, Laurent Brugnon, qui dit: « il y a réussir dans la vie et … réussir sa vie » !!! Amanda Brooks est-elle un merveilleux exemple.

  • Best thing I’ve ever read on here. Loved it. Stop inspiring.

  • Salut Garance,

    Ton interview est juste géniale, le parcours de Jennifer Justice fait rêver ! La petite fille en moi est comme une enfant, émerveillée. J’aspire à devenir une femme d’affaire dans le milieu de la communication, du marketing. Je n’ai qu’un BTS Assistant de gestion, je sais que le chemin est long mais la balade en vaut la peine ;)
    A la rentrée, je vais tenter une formation à distance. Alors le parcours de JJ est un exemple de réussite.

    Merci d’avoir partagé avec nous.

    Julie – Mademoiselle est jolie

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